Dans un regard émerveillé

 

Ils sont là par milliers, matériaux perdus, déchets, brindilles abandonnées, ombellifères, scotchs, confettis, pissenlits, boules de Noël, jetés au hasard dans un monde qui n’est plus le leur. Qu’est-ce qui les unit? Rien. Que nous murmurent-t-ils? Rien. Que nous racontent-ils du monde? Peu de choses. Mathilde, c’est son métier, va les faire parler.

Elle les découvre, les regarde, les soupèse. Elle les caresse, les adopte. Elle est saisie, elle s’en saisit. Elle les détourne. Commence une nouvelle vie, débute de nouvelles chances. Analogies, antagonismes, résonances, correspondances, jeux de couleurs et de vie, mouvement : tout le registre des associations est à l’œuvre. Naissent de nouveaux objets, émergent de nouvelles vies, surgissent de nouvelles significations. Le pissenlit, pris dans un écrin de verre est devenu diamant, les confettis rivière, les ombellifères, les feuilles de fenouil, étoiles. Le papier est content, il est devenu fête. Et les feuilles de gingko n’en finissent pas de revivre. Mathilde associe, joue, rassemble, collecte les innombrables signes du monde, ramasse, stocke, accumule, joint. Une tresse de cheveux s’enracine dans l’écorce, un collant épinglé poursuit sa vie. Elle fait du merveilleux avec du silencieux, quelque chose avec du n’importe quoi, du vivant avec de l’inerte. Alors, les vies oubliées de la poubelle du monde nous parlent à nouveau. Les témoignages muets qui n’intéressaient plus personne retrouvent une voix. Tous, végétaux désanimés, matériaux inertes , désinséré, partis sans laisser d’adresse, ont échappé à la mort. Ils étaient désuni, ils sont réuni. Après une longue attente, un nouveau destin les attend.

Qu’est-ce qui les unit? Le hasard et la nécessité, un ordre secret que Mathilde pour chaque œuvre réinvente et qui donne à tous ces objets oubliés une place, une voix, une présence. Que nous murmurent-ils? Que la vie est cruelle, que le monde est violent, que le bonheur a déserté ce monde. Mais que si on sait regarder, si on sait plonger au fond de sa mémoire, on y trouve, caché entre ressentiment et souffrance, les fragiles éclats d’un bonheur possible. Qu’il y a la violence mais qu’il y a aussi l’amour et la simple beauté. Que nous disent-ils du monde? Qu’il est à découvrir, qu’il faut l’explorer, que malgré tout on peut l’aimer.

Mathilde enchante le monde mais ne détourne pas le regard. Rêver pour ne pas voir? Rêver pour mieux voir, pour être, entre l’intime et l’universel, intime et universelle, citoyenne d’un monde commun et pluriel. Regardez ses collages, observez ses installations: l’Afrique n’est pas loin, dansante, chantante, débrouillarde, l’Asie est toute proche. Il y a dans sa légèreté une gravité essentielle, asiatique peut-être. Est-ce la présence de la mort, est-ce ce discret rappel: la vie est ce qui meurt…

« Où sont les étoiles » lui ai-je demandé? Elles sont partout dans son regard émerveillé.

Charles Kleiber
novembre 2012